à gauche chapelle d'Armenteule (XII ème siècle, à droite église d'Ens (XIème siècle) vallée du Louron
Eglise de Jézeau XII ème siiècle( vallée d'Aure)
Dire que les vallées d'Aure et du Louron sont deux écrins de verdure enchâssés dans les Pyrénées centrales ne suffit pas à exprimer leur douceur. Le charme des lieux ne se résume pas à la seule rondeur des paysages. L' âme de la trentaine de communes qui s'y blottissent se cache aussi dans l'extraordinaire magnificence des églises, que les habitants ont voulu conserver comme au premierjour,
plafond en bois peint représentant Saint Marc de l'église de Vieille Louron XIème siècle.
Christ en bois polychrome XII ème siècle de l'église de Mont.
Vierge dite <<commingeoise>> en lin marouflé sur bois XIIIème siècle.
Statues polychromes du XI ème siècle, retables Renaise encore intacts, tabernacles baroques, vêtements liturgiques du XVI' siècle, sanctuaires de bas et hauts-reliefs... La magie intime du sacré a traversé les siècles.
Ici, les hommes ont patiemment et pieusement conservé leurs églises et leurs chapelles - d'implantation romaine pour certaines, romane pour d'autres -, devenues avec le temps de véritables écrins. Alain Juppé ne s'y est pas trompé.
Le 6 février 1996, venu sur les lieux pour décider de l'éventuel passage d'une ligne à très haute tension, le Premier ministre se montre ému. Un coup de foudre puisque, le soir même, il décide de renvoyer EDF à ses études.Un vaste programme de sauvegarde La vallée est sauvée. Et de belle façon, puisque Alain Juppé transmet le dossier à son ministre de la Culture, Philippe Douste-Blazy, alors maire de Lourdes et donc voisin. Les deux hommes veillent alors à réactiver la dynamique engagée par la direction régionale des affaires culturelles (Drac) de Midi-Pyrénées. En 1993, via le service de l'inventaire, la Drac avait entrepris de répertorier les uvres abritées par les quatorze églises et chapelles de la vallée d'Aure, et les quinze du Louron.Il ne manquait plus que le coup de pouce budgétaire pour redonner sa splendeur initiale à cette profusion. Alain Juppé a été digne de son émotion. Un vaste programme de sauvegarde et de rénovation a été engagé. Il est en partie achevé. Voire, dans les édifices où le toilettage n'a pas encore eu lieu, la beauté originelle laisse percevoir une respiration. Une fragilité que le regard du visiteur essaie de contenir dans le recueillement qui s'impose. Vallée du Louron. Mont, cinquante habitants, son église peinte jusque sur les murs extérieurs. Dressé au fond du chur, le retable dédié à saint Barthélemy est dominé par un Christ monumental. Une Crucifixion majestueuse datée du XV' siècle. La voûte entière, de la nef au chur, n'est qu'une ample fresque a secco dédiée aux évangélistes. Dans cette profusion doucement éclairée, il n'y a plus de place que pour le silence.
à gauche, voute et rétable de l'église de Vielle-Louron (XI et XVI ème siècle)
à droite , rétable renaissance de Jézeau dans la vallée d'Aure (Hautes Pyrénées)
Bourisp, en vallée d'Aure, dédiée à saint Orens, affiche aussi cette magnificence sur des murs qui viennent d'être redécouverts. Mais c'est le tabernacle qui, ici, s'impose. Sculpté à la fin du XVII' siècle par Jean Ferrère, second d'une dynastie d'ornemanistes qui uvra dans ces vallées jusqu'au XIX, siècle, il pourrait ressembler à un aboutissement de l'art baroque, dont la présence est très forte dans ces vallées. Mais on ne saurait oublier que, d'Aure en Louron, le diocèse a rendu grâce à tous les paroissiens. Même les plus reculés. Ens, dix-sept habitants, et la chapelle Saint-Etienne dominent la vallée d'Aure. Construite au XII' siècle, l'église de cette paroisse qui compta jusqu'à quatre-vingt-sept âmes est un chef-d'uvre de simplicité. Pour y entrer, il faut d'abord baisser la tête sous un magnifique tympan-chrisme.Découvrir alors sous la voûte en bois un modeste tabernacle ' humble dans sa beauté, mais si intense dans la ferveur qui en inspire les rondes-bosses et demi reliefs. Aranvielle, en Louron, rassemblait presque autant de paroissiens autour de sa chapelle SaintMartin. Trente mètres carrés au sol, mais un retable du XV, siècle qui occupe toute la nef. Si naïf dans son expression, mais infiniment pur dans ses lignes... Ce ne sont que des exemples. Dans le moindre édifice religieux, il y a une grâce intacte. Une beauté qui vient parfois de la simplicité, souvent de la majesté, mais toujours du temps qui semble s'être figé autour de ces véritables musées du sacré. Il faut dire que les vallées d'Aure et du Louron ont longtemps été tenues à l'abri de l'histoire et de ses ravages. D'abord parce qu'on n'y accède qu'en franchissant un carrefour de montagnes qui convergent à Arreau, chef-lieu de canton. La route est large aujourd'hui. Mais, jadis, ce verrou était une véritable porte, à la fois pour les valléens, mais aussi contre les intrus. Ensuite, Aure et Louron dépendaient de l'évêché de Comminges, un des plus anciens de France. Au XVI' siècle, ces diocèses étaient menés d'une main de fer par Urbain de Saint-Gelais, homme d'armes et d'Eglise. Ainsi, aidées à la fois par la topographie et par la sainte et guerrière détermination de leur évêque, ces vallées ont d'abord été tenues à l'écart des ravages causés par les guerres de Religion. La vie austère de ces montagnards enclavés a également tenu leurs églises à l'abri de la Révolution. Ici, jusqu'au XIX, siècle, les échanges avaient d'abord lieu avec l'Espagne, qui est longtemps restée plus facile d'accès que le plateau de Lannemezan, première véritable terre française. C'est ainsi que les églises d'Aure et du Louron ont traversé les temps. Dans la paix.
Comment exposer et préserver ces trésors ? C'est avec un certain discernement que ces lieux gardent encore un peu de leur secret. Leur visite s'organise timidement. La vallée d'Aure investit surtout dans les sports d'hiver. -Le syndicat d'initiative délègue à l'abbé Francis Tisné, curé de Saint-Lary, le soin de prendre en charge une « Pastorale du tourisme ». Une démarche que Francis Tisné accomplit d'abord en passionné, payant lui-même le carburant de la voiture à bord de laquelle il convoie les amateurs d'art ou les curieux. Convaincu d'avoir échappé au désastre qu'aurait entraîné le passage de la ligne à haute tension, Michel Pélieu, conseiller général de la vallée du Louron, ne veut pas en provoquer un autre. Il réfléchit à une formule qui « permettrait de découvrir les églises sans pour autant provoquer une intrusion. Lafoule et le tourisme de masse s'accommodentmalavec l'espritdes lieux. Pour autant, nous ne sommes pas jaloux de notre patrimoine. Nous réfléchissons à lafaçon dont nous pourrons associer la découverte et la préservation de ces trésors », plaide-t-il.
Par Philippe Motta Photos A. Felix/Masaï Figaro (grand sud-ouest 09/12/2000 p.(56-59)